PREFACE

La mémoire revisitée, refertilisée

En lisant le travail d'Armelle Crouzières-Ingenthron, présenté sous le titre générique : "Le moi et l'autre : écrire le double pluriel dans les romans de Rachid Boudjedra", je suis saisi par cette impression que le moi est l'autre et que le double n'est pas l'autre. Il est en effet pluriel. Ce texte d'une grande intuitivité et d'une rare finesse me fait me retourner pour voir, derrière mon dos, qui se profile. Moi - l'autre ? Moi - les autres ? Je ne peux répondre à une telle question, tant l'écriture est une affaire qui échappe à celui qui la produit. Ce qu'Armelle Crouzières-Ingenthron développe dans le troisième chapitre : à la recherche de l'inconscient.
Il s'agit en effet de cela et que l'auteur appelle "le labyrinthe de symboles". Un labyrinthe où le premier perdu est l'écrivain lui-même qui certes se découvre au fil de l'analyse pertinente, généreuse et passionnée, mais se dé-couvre, aussi. C'est-à-dire qu'il se trouve mis à nu, débusqué et surtout : désarticulé.
Faulkner a bien parlé de cette attitude de l'écrivain face à son travail. Assistant à un cours sur son œuvre à l'Université de Virginie en 1954, il eut ce mot : "Je ne savais pas qu'il y avait tant de choses dans mes romans. J'ai fait là d'étonnantes découvertes." Et en lisant le livre d'Armelle Crouzières-Ingenthron, je me surprends à m'étonner devant ce miroir diffracté qui renvoie une multitude d'aspects, de formes et de visages qui me concernent, me touchent et m'émeuvent mais qui me semblent aussi concerner un autre écrivain qu'il m'arrive de lire ou de relire de temps à autre. Mais en fait très rarement.
Cette multiplicité ambiguë des phénomènes conscients et inconscients de l'écriture est au centre de ce livre qui fouille avec une amplitude extraordinaire, "cette fragilisation du monde" selon Michaux, de l'acte d'écrire. Acte, somme toute, dérisoire par celui qui l'accomplit dans le sens où, sans une charge importante de dérision, l'écriture n'est pas efficace parce qu'elle manquerait d'insolence vis-à-vis d'elle-même, dirait Sophocle.
Planté dans cette fragilité primordiale de l'humain (et pas seulement de l'écrivant) qui rend l'homme accessible par ce geste pathétique, ce travail qui nous est donné à lire est un éclairage à la fois astucieux, érudit et sensible qui met l'œuvre sur son orbite, la transcende et la ramène à sa fonction fondamentale : le plaisir du texte.
Ce plaisir du texte est l'essence même du livre d'Armelle Crouzières-Ingenthron. Il n'a pas l'aridité des livres trop savants et chirurgicaux mais une certaine sensualité extrêmement rigoureuse qui renvoie, à la fois, au charnel et au métaphysique. Il y a là comme une virtuosité émouvante et attachante qui donne au travail de l'écrivain sa raison d'être et de ne pas être, à la fois.
Sa jubilation et sa torpeur, aussi.

Alger, le 20 avril 1997

Rachid Boudjedra